En direct de Paris, c’était… tout ça pour ça

Dites, M6 n’avait pas annoncé un Saturday Night Live à la française à un moment dans leurs programmes ? Non parce que moi, hier, j’ai vu un truc daté et vaguement marrant qui ressemblait à du Kad & O, mais sans Kad & O. À leur place y’avait Gad Elmaleh. Mais si, le stand upper américain qui avant adorait les sushis, mais maintenant nous explique que « c’est fou le nombre de Starbucks que l’on trouve à New York quand même ohlalala ! ».

Bon, soyons sérieux deux minutes. M6 a bel et bien diffusé un SNL hier. Eh oui… C’était indiqué dans le coin inférieur gauche de mon écran. Plus précisément M6 a diffusé « Le Saturday Night Live de Gad Elmaleh ». Parce que oui, Gad ne s’est pas seulement approprié une culture qu’il admire, il s’approprie aussi une émission culte. D’autres noms seront collés à ce titre pour les émissions suivantes (si M6 décide de continuer l’aventure), ça je m’en doute. Mais ce retour officiel du SNL en France était quasi indissociable du « Jerry Seinfeld français ».

Il le répétait partout, à qui voulait bien l’entendre : s’il n’avait pas été choisi pour cette première, il n’aurait pas été très content (une phrase que je l’imagine dire avec un Pumpkin Spice Frappuccino à la main, parce que, sans dec’ l’hiver est vraiment rude à New York). Dans les faits, miser sur Gad Elmaleh pour une première est une excellente idée. Oui, il y avait d’autres comédiens qui auraient pu endosser ce rôle. Mais Gad est connu du grand public. Apprécié, même. Et vu l’enroule qu’il nous met depuis trois ans avec son aventure américaine, hop hop ça remplit vite fait un paragraphe dans les articles de presse sur cet « héritier de Seinfeld », choisi par « son pote Seth Meyers » en personne comme étant l’élu. Le seul, l’unique. Le gars qui a tout compris au Saturday Night Live.

Alors oui, on a la critique facile. Et puis qu’est-ce qu’on s’est marré sur Twitter avec cette histoire du SNL diffusé un jeudi (bien plus que devant l’émission, finalement). Mais même les grandes âmes qui ont voulu donner sa chance à ce programme mort-né doivent bien reconnaitre que le triste spectacle auquel on a tous assisté hier n’avait rien à voir avec le show créé en 1975 par Lorne Michaels.

Ah si. Le nom. Et encore. Le vrai nom c’est Saturday Night Live. Pas le Saturday Night Live de Ben Affleck. Pas le Saturday Night Live de Nathalie Portman. Non, c’est le Saturday Night Live, point barre. Mais les différences ne s’arrêtent pas là. Il y en avait tellement qu’on a du mal à comprendre pourquoi avoir acheté ce concept pour finalement ne pas le respecter. Les bisounours du net te diront que c’est normal, un programme acheté est souvent adapté. Mais il y a un fossé gigantesque entre des adaptations ou des ajustements, et l’émission diffusée ce 5 janvier.

Par exemple, le vrai SNL commence toujours par un cold open. Autrement dit un sketch d’ouverture, souvent politique, où l’invité n’apparait que très rarement. Le TNL (pour thursday, faisons simple et méchant à la fois) n’avait pas de cold open. Et encore moins d’aspects politiques, malgré les précisions des producteurs à ce sujet. Ah et qui dit pas de cold open dit au revoir la phrase cultissime « Live from New York, it’s Saturday Night ! ». C’est con, elle était pourtant comprise dans le pack que M6 a acheté à NBC.

Ensuite, le vrai SNL présente sa troupe dans un générique jazzy, illustré par des images de New York. C’est moderne et intemporel à la fois. C’est entrainant. Ça glorifie les acteurs qui font un travail formidable, et ça met tout le monde sur un même pied d’égalité. Et en guise de cerise sur le gâteau, ça crie le nom de l’invité, afin que le public présent sur place l’accueille sous des tonnerres d’applaudissements. Le TNL, lui, a opté pour 24K Magic de Bruno Mars. Une chanson très sympathique au demeurant, mais dont le clip a été mis en ligne il y a trois mois. Un truc qui sera très vite démodé donc, s’il ne l’est pas déjà. Mais peu importe on avait des images de Paris pour… ah non ! Pas vraiment d’images de Paris (tout juste l’Arc de Triomphe et le Moulin Rouge, vite fait). Mais peu importe on voyait les acteurs… aaaah non plus! Pas d’acteurs au générique. Pas de troupe non plus d’ailleurs. Ni de band pour illustrer musicalement la soirée, entre deux sketchs. Il y avait le nom de Gad Elmaleh en bien grand. Et puis les autres. Bref, aux oubliettes cette idée de vouloir mêler un invité aux acteurs de la troupe. Tout le monde au même niveau, toutes ces conneries, on s’en fout. Ce n’était pas LE SATURDAY NIGHT LIVE DE TAREK BOUDALI que je sache. Non, mais.

Dans le vrai SNL, l’invité arrive sur scène pour un petit monologue. L’idée c’est de le présenter, et de mélanger quelques vannes à sa promo (souvent un film qui vient de sortir). Dans le TNL, Gad est arrivé sur scène en maitre de cérémonie. Comme aux césars. Pas de promo, mais du stand up (pourquoi pas). Avec comme ligne directrice… ben… pas de ligne directrice. Le monologue s’est vite transformé en fourre-tout, Gad passant d’un sujet à l’autre comme on raye des produits sur une liste de courses. Sans oublier un petit détour obligé dans le rayon politique. Une vanne sur François Hollande, une autre sur Fillion et le tour est joué. Gad a parlé de politique. Pouce en l’air.

Quant aux 1h45 (!) qui ont suivi, elles étaient l’occasion de prouver que oui, le voyage dans le temps est possible. Il suffit de ressortir de vieilles recettes qui ont un jour fonctionné, à base d’accent, de perruques, de manque de préparation et de vannes faciles. Tu mélanges le tout, et tu sers cette soupe à tes convives. Qui logiquement seront tous tes potes. Ces potes qui partagent comme toi l’amour du travail bâclé.

Car non, et le TNL en est la preuve, trois mois de travail ce n’est apparemment pas assez pour pondre une émission carrée. Drôle ou pas, ça n’est pas la question. À ce niveau, on se contentera de carré. Bien réalisée, plutôt jolie, avec du rythme et de la bonne humeur. Mais même sur ce point, l’émission a réussi à nous décevoir. Les grands défenseurs de l’indéfendable nous diront que le budget était 10 fois moins élevé qu’aux États-Unis. Certes. Mais filmer correctement deux comédiens devant un décor, aussi moche soit-il, ne demande pas des millions de dollars. Et même les Français savent le faire. Par contre ça demande du travail, de la rigueur, de la préparation. Tout ce qu’arrivent à faire les équipes du vrai SNL. Avec plus de budget, mais en 6 jours seulement. Et cela toutes les semaines. Plus de 20 fois par saison. Depuis 42 ans.

Elle est là, l’ironie du projet. Cette obsession de l’Amérique, de ses stars, de ses concepts, de son humour si particulier. Tout ce qui fait rêver Gad Elmaleh, mais qu’il n’arrive pas à recopier. Pourtant ce n’est pas faute d’avoir essayé. Same player play again comme dit souvent le nouveau voisin de Gad. Mais à quoi bon acheter les droits du Saturday Night Live, à quoi bon militer pour être le premier invité, à quoi bon se présenter comme LE gars qui pourra mener à bien le projet si c’est pour tout foutre en l’air et ruiner le concept. Sincèrement, j’ai déjà vu des Fancy Fair mieux préparées.

Il faut bien le dire, ce n’est pas le manque d’auteurs qu’il faut remettre en cause. Le vrai problème de ce TNL, c’est Gad Elmaleh et rien d’autre. L’élu. Le Néo de la comédie. Celui qui avait tout compris au SNL y est allé au bluff, en parlant plus fort que les autres pour faire diversion. Mais un peu comme Donald Trump qui ne s’attendait probablement pas à gagner, une fois sur scène Gad Elmaleh s’est fait dessus, devant 3 millions de téléspectateurs.

Celui qui avait le pouvoir de refuser des sketchs, celui qui aurait pu recadrer la production, celui qui avait tout en main pour forcer l’équipe à rester fidèle à la version américaine, c’était lui.

Gad Elmaleh aurait pu dire non à la troisième parodie d’une émission de M6 (à vrai dire, même à la deuxième). Gad Elmaleh aurait pu dire non, quand on lui a proposé de reprendre son accent de La Barre de Fer avec son pote Jamel Debbouze, en faisant passer ce moment de gêne pour « le vrai débat des primaires, un moment décisif pour la France » (ce n’est pas moi qui le dis, c’est le communiqué de presse officiel). Gad Elmaleh aurait pu dire non à la venue de Logan Paul, qui s’est incrusté dans ce merdier sans qu’on en comprenne la raison. Gad Elmaleh aurait pu simplement bosser, connaitre son texte et celui des autres, pour éviter de rire comme un débile pendant les sketches comme s’il les découvrait en direct.

Mais plutôt que de se comporter comme l’humoriste à la culture américaine comme il se décrit bien trop souvent, Gad Elmaleh a préféré céder à la facilité. Ce TNL n’était ni drôle ni pas drôle. Ce TNL était bâclé. Amateur. Bordélique. Et ça, c’est pire qu’une vanne foirée. Ce TNL ne méritait pas son titre. Que l’on trouve drôle ou pas la version originale, il est facile de comprendre pourquoi ce produit fini à la pisse ne mérite pas l’appellation Saturday Night Live.

Ça s’est particulièrement remarqué dans les trois sketchs adaptés du SNL américain. Trois sketchs qui faisaient également partie du pack qu’M6 a acheté à NBC, donc posez votre téléphone au lieu de tweeter n’importe quoi (oui, moi, je viens bien d’écrire cette phrase). Ces adaptations n’avaient aucun rythme, aucun souffle, aucune vie. Dans les yeux de Gad, quand il frappait sur sa « cloche de vache » comme Will Ferrell le faisait déjà en 2000, on sent que c’est la fin. Que cette fausse bonne idée est bientôt terminée. Qu’il pourra se concentrer sur ce qu’il sait vraiment faire : jouer à l’américain, mais sans qu’on le mette à l’épreuve.

Donc voilà, le SNL de M6 c’était ça. Un produit qui sent le vieux, bavard, mais jamais drôle, bordélique, mais sans vie, inspiré de mais sans inspiration. C’est une marque, un nom, un truc culte qu’on a acheté plus pour son image que pour son contenu. Personne à M6 n’avait vraiment envie de marquer le coup, d’installer une nouvelle franchise dans le PAF. Ça s’est confirmé hier soir, après deux heures interminables. On en sort indifférent. Il n’y a ni colère pour le fan inconditionnel que je suis, ni déception, ni d’envie de se moquer.

Après cette débâcle, on ne pouvait que constater l’étendue des dégâts. Non pas sur la franchise, qui s’en sort plutôt bien (sans Digital Short, sans cold open, sans Weekend Update, il ne reste heureusement rien de l’émission de NBC), mais sur la carrière de Gad Elmaleh et sur le traitement de l’humour en France.

Le premier s’en sortira, comme toujours. Son special américain arrive bientôt sur Netflix. Et ce premier TNL n’a pas trop déçu du côté des audiences (ni même déçu le journaliste drogué du Monde qui a écrit cet article hallucinant). Mais pour ce mec drôle, qui a eu les couilles de se réinventer, qui est passé dans les plus grands late shows, qui est monté sur les scènes des meilleurs comedy club américain, il y a cette cicatrice de plus. Une cicatrice qui continue de leur transformer en Frankenstein du stand-up et de l’humour en général. Un monstre de foire capable du pire comme du meilleur. Capable de faire un bit chez Stephen Colbert et d’enchainer avec un sketch à perruques et raciste avec Kev Adams.

Le second se porte bien, heureusement. Mais il faut creuser pour le trouver, ce véritable humour français. Passer outre les grands noms invités chez Ruquier ou Drucker. Passer outre les nombreux billets écrits par des chroniqueurs « décalés » chaque jour à la radio et en télé. Mais il est là, tapi dans l’ombre. Et s’il était devant le TNL hier soir, lui aussi a dû se dire qu’il y a encore beaucoup de chemin à faire.